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SARAJEVO, BOXE AVEC LES PIONS

Expérience

Société   //  Bosnie-Herzégovine

Bientôt 25 ans que le siège de Sarajevo a pris fin et la ville continue à se reconstruire. Avancer sans oublier, pardonner sans ressasser. Elle fait des sourires, offre des cafés et elle se réunit dans l’après-midi autour d’un échiquier géant, un peu pour passer le temps, beaucoup pour fraterniser.

Ce matin l’automne est arrivé à Sarajevo. Sans prévenir. Silencieux. Et avec lui, la nostalgie, le ciel gris et la rentrée des classes. Calmement les shorts ont laissé la place aux manteaux et aux écharpes, à la fine pluie et au vent froid. Curieusement, la capitale bosnienne l’accueille avec emphase, comme si depuis l’horreur des années 90, elle se faisait un devoir de vivre en paix avec tout ce qui l’entoure,saisons comprises. Comme si même cet automne maussade constituait un visiteur attendu depuis trop longtemps pour ne pas lui proposer un café en terrasse accompagné de quelques prunes et de cigarettes bien sèches. C’est la base de l’hospitalité bosnienne qui veut ça.

Alors, les rues de la ville entrainent discrètement le visiteur, loin des impacts de balles qu’elle ne parvient pas à cacher, pour le forcer à expérimenter la convivialité́ des lieux. Elles l’attirent au cœur du quartier turc ou le long des berges de la Miljacka, minuscule rivière qui coule entre le tramway et la partie serbe de la ville ; elles lui glissent que la vie est douce par ici. Elles lui montrent les graffiti qui parlent d’amour autant que de pardon et d’avenir sur les façades désaffectées des usines et l’invitent à se balader depuis le haut des innombrables collines environnantes jusqu’au fond du tristement célèbre tunnel creusé sous l’aéroport pendant le siège, qui permettait aux habitants de se ravitailler en nourriture et en armes. Libre à lui de constater ensuite que la vie a repris le dessus par ici. Et quand il aura la gorge sèche, il pourra se désaltérer à la fontaine Sebilj. Un geste simple et sans conséquence à première vue mais qui l’obligera à revenir. C’est la légende qui veut ça, elle dit que quiconque y boit une gorgée revient à Sarajevo tôt ou tard dans sa vie. Les milliers de pigeons qui l’entourent l’attestent, depuis qu’ils s’y abreuvent, ils n’ont jamais quitté les lieux.

Et puis, soudain, perdu au milieu de toute cette Histoire, le visiteur tombe sur une foule compacte. Quelques cris, quelques roulements d’épaules, il s’approche en se faisant tout petit tant ils sont grands. Nous y voilà, en plein cœur de la Saraejvo moderne, la partie d’échec que tout le monde attendait. Ils sont cinquante au bas mot sur une place minuscule. Debout autour d’un échiquier à taille humaine, ils ont les épaules serrées, observent les codes d’un match de boxe clandestin. Les pièces en plastique virevoltent, elles sont les poings qui matraquent l’adversaire. Évidemment, ils ne sont que deux à jouer, postés à chaque extrémité du ring, mais tous vibrent de la même manière sous l’intensité du combat. Les vestes en jean sont élimées et les pantalons fatigués. Quelques canines sont absentes aussi mais ça n’empêche personne de sourire quand il le faut. Par moments, seulement. Le reste du temps, les mines sont graves car l’enjeu est sérieux, peut-être. Ou alors est-ce par habitude ?

This is a man’s world

Dans le coin gauche, le joueur blanc garde les épaules basses, la tête en avant et le geste rapide, il se défend, il arpente l’échiquier. Il recule quand on l’attaque, avance dès qu’on le laisse respirer. Une bête en cage, acculée par la peur de perdre. Clope sur clope, il réfléchit vite et bien, ça le sauvera peut-être. Ces combats de rue, il en a l’habitude. Il les connait par cœur. Ça se sent. Ça se voit. D’un œil qui rit trop fort, il demande conseil à la foule laissant ses All Stars malicieuses et trouées partir dans l’autre sens. Il joue avec le public enivré mais n’en fait qu’à sa tête, il sait parfaitement comment manipuler son adversaire pour le pousser à se retrancher dans les cordes tout en faisant montrer la pression dans les rangs de ses supporters. Au troisième coup, une tête d’enfant se fraie un chemin entre les jambes arquées et les cannes de vieillard, elle lève des yeux emplis d’admiration vers ce combattant. Les superhéros ne portent pas tous des capes. Certains se contentent d’un béret fatigué sur un crâne dégarni pour accomplir leurs bienfaits. Leur arme ? Un simple pion déplacé de G6 à G7. Échec mais pas mat.

Il faut répondre, maintenant. Le chasseur devient le chassé. Le nanti devient le désœuvré. Au tour du joueur noir d’appeler l’aide de la foule qui arrive en un clin d’œil. De partout et dans un brouhaha amical. Son alliance brille à son doigt manucuré quand il remonte ses lunettes ou quand il attrape un pion avec fermeté et une croix scintille autour de son cou. Le second boxeur aussi est joueur. Lui aussi, est familier de ces combats. Ses mocassins bleu nuit de qualité, son jean neuf ou sa polaire intacte témoignent d’un autre milieu social mais confessent être souvent venus terminer leur journée sur cette place eux aussi. Coup pour coup, ils combattent. Tantôt ils pensent le geste plusieurs minutes. Tantôt ils échangent à une allure hallucinante. La foule se densifie à mesure que les coups pleuvent, les cordes se tendent sous les hourras du public et la tête d’enfant n’en perd plus une miette. Et puis quelques sourires continuent de sortir, malgré tout, derrière les gueules cassées et les coups portés. Une tour contre un fou. Un pion qui avance. Jab. Crochet. Jab. Jab.

Une femme arrive. Elle est si seule au milieu de tous ces hommes dans sa belle robe bleue et ses talons hauts qu’il est impossible de ne pas la remarquer. Le combattant noir l’embrasse avec la tendresse d’une seconde mais déjà ses épaules retournent au combat. This is a man’s world. Elle se range alors au premier rang du public, les bras croisés, le regard agité. En première ligne, elle espère ne pas ramasser son mari à la petite cuillère aujourd’hui. 

Brusquement, tout est fini sans que personne ne fasse mat. Il ne reste que les deux rois et quelques pions groggy sur l’échiquier. Les deux joueurs se serrent la main et laissent la place aux suivants dans une foule qui se disperse sans bruit. Ce matin, l’automne est arrivé à Sarajevo. Silencieux. Sans prévenir. Et avec lui est venue une brise de nostalgie qui en poussent certains vers les échecs, d’autres au fond des cafés. Et les amoureux le long du fleuve. Main dans la main. Sur les murs des usines désaffectés, ils peuvent lire des graffiti qui parlent d’amour, de pardon et d’avenir.

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Texte : 
Ianis Periac

Illustration: 
Sue Fleckney

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