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Mon premier ramadan

Société

Tunisie   //   Expérience

J’ai vécu mon premier ramadan en Tunisie alors que j’habitais dans le pays depuis bientôt un an. Je ne suis pas musulman et cette immersion fut l’occasion d’un formidable apprentissage social et culturel. Entre quotidien chamboulé et réorganisation des rapports sociaux, la période de ramadan fut pour moi une découverte aussi déroutante qu’agréable. Peut-être même à refaire…

Tout à coup, le silence. Un silence presque gênant tant il est anormal. Je jette un œil par la fenêtre du salon, le rond-point est vide tandis que le boulevard est assommé par la tombée de la nuit. D’ordinaire, à cette heure, le carrefour est en proie à une cacophonie terrible : klaxons, coups de frein, moteurs ronronnant, embouteillages, insultes, piétons kamikazes, carrosseries qui frottent… Ce soir de mai, ce n’est plus qu’un désert de goudron, un lieu de vie éteint par l’arrivée du premier iftar de l’année, la rupture du jeûne. C’est mon premier ramadan vécu dans un pays peuplé en majorité de musulmans et l’effet de surprise est vertigineux. On m’avait prévenu : « tu verras, le quotidien est chamboulé, parfois tu n’as plus l’impression de vivre dans le même pays ». La Tunisie est connue pour sa culture ouverte et peu conservatrice, où la religion ne rythme pas le quotidien, même si les cinq appels à la prière par jour ou les prêches du vendredi retentissent depuis les haut-parleurs des minarets. Bien qu’on ne s’amuse pas à boire sa bière à la vue de tous, la tolérance est palpable et il règne ici un climat apaisant. Il fait bon vivre et les jugements moraux, lorsqu’ils existent, se cachent derrière les murs ou les rideaux sans vous pourrir le quotidien. De fait, le ramadan lance un énorme pavé dans la mare des particularismes culturels en rappelant une règle fondamentale : non, le monde n’est pas uniforme. Et c’est bon parce que c’est déroutant.

Déroutant car une fois que débute l’iftar, lorsque l’on marche dans la rue, on n’entend même pas un bruit de fourchette cognant contre l’assiette : c’est comme un néant. Les portes sont refermées pendant deux heures, les familles repliées sur elles-mêmes autour de la table servant maintenant de lien entre les générations. Ensuite, tous se retrouvent dans la rue avec les voisins : les gosses pour jouer, les plus âgés pour discuter. Certains hommes pressés débarquent au café avec le bol de soupe en main pour être sûr d’avoir leur place habituelle en terrasse. Les autres prennent leur temps et ne sortent que plus tard avec les enfants, pour se promener au bord de la plage en mangeant une glace ou s’amuser à la fête foraine. C’est finalement entre minuit et une heure du matin que surgissent les embouteillages.

Les rapports sociaux bouleversés

L’Occidental expatrié qui ne jeûne pas est perturbé car ce nouveau quotidien l’éloigne un peu de ses amis tunisiens. J’habite avec ma compagne au troisième et dernier étage d’un petit immeuble privé tandis qu’au rez-de-chaussée, la famille Rahali est au grand complet. Grands-parents, parents et enfants, sont chaque soir attablés, réunis dans la salle à manger familiale devenue tout à coup hermétique à l’extérieur. D’ordinaire, la porte de nos propriétaires s’ouvre facilement, pour un café, un thé, un déjeuner ou une conversation informelle : « vous faites partie de la famille ! », nous répètent-ils. Pour le mois de ramadan, l’invitation lancée avant le début de la période ne verra jamais le jour. « Un oubli à cause de la fatigue », s’excusera plus tard Baboudi, l’adoré chef de famille. Je le crois volontiers mais je mesure aussi que cette période particulière fait évoluer les rapports sociaux. Par exemple, Hamdi, le fils cadet, revient un soir avec un jeune Guinéen rencontré lors d’un match de foot. Musulman pratiquant, réfugié et loin des siens, il retrouve chez les Rahali l’ambiance de l’iftar familial. « Il est tout seul alors ma mère veut qu’il revienne manger tous les soirs jusqu’à la fin du ramadan », me dit Hamdi, fier de pouvoir rendre ce service à ce déraciné. La porte s’ouvre donc plus facilement pour un inconnu pratiquant plutôt que pour un proche qui ne l’est pas : c’est logique et cette période répond à des codes qui nous éloignent et renvoient à nos différences tandis qu’elles rapprochent ceux appartenant à l’oumma, l’ensemble des musulmans du monde.

Le quotidien est aussi rythmé par des sentiments peu connus de l’athée ayant toujours vécu dans des pays occidentaux : la privation, l’interdit et, plus particulièrement, la frustration de ne pas pouvoir s’assoir en terrasse le matin pour boire un café – nous sommes en 2019, l’avenir me dira que cette privation sera généralisée à l’ensemble du monde. Une dualité terrible m’envahit alors. Les cafés sont fermés la journée, les commerçants et taxis sont moins nombreux, la cave à alcool du supermarché est bloquée par des packs d’eau (quelle ironie !) pour un mois entier et les matchs de foot sont annulés avant dix-sept heures : il faut apprendre à maîtriser ses envies et, oui, cela fait du bien de devoir s’adapter et d’accepter que tout n’est pas à portée de main. D’un autre côté, une résistance interne me souffle à l’oreille qu’il est insupportable de ressentir cette frustration au nom de la pratique d’un rite religieux, impensable dans ma culture. 

Toutefois, les privations demeurent très relatives : l’alcool se trouve au marché noir et les restaurants pour expatriés ou touristes en servent discrètement. Quoi qu’il en soit, quand on est ainsi habitué, la remise en question de ses certitudes est comme un chemin tortueux, où l’on monte et descend, tout en s’égarant parfois. Finalement, on en sort renforcé, par la découverte d’une nouvelle route et de nouvelles questions à se poser mais surtout, parce que l’on parvient à déplacer le curseur de ses préoccupations. Cette formidable leçon se vit au rythme de détails quotidiens : les yeux sont rougis, les traits tirés, les rues moins fréquentées, le marché populaire contient moins d’étals, les rideaux métalliques sont tirés le jour par les cafés qui ne rouvrent que le soir et ceux de certains commerçants sont même parfois fermés pour un mois entier. De fait, des panneaux indiquent en grosses lettres « ouvert pendant le ramadan » car il s’agit d’une vraie plus-value pour celui qui fait l’effort de maintenir son commerce pendant les fêtes. 

Les chauffeurs de taxi fatiguent quand arrive le milieu d’après-midi et leurs écarts filent la nausée autant qu’ils laissent craindre l’accident. Alors, on discute pour les tenir éveillés mais, pas bavards car épuisés, ils répondent en l’air et s’efforcent de garder le sourire parce que c’est ainsi que sont les Tunisiens : chaleureux en toutes circonstances. Un jour, alors que je suis en retard à mon rendez-vous situé à moins de deux kilomètres, j’essaie de saisir un taxi au vol. Un s’arrête : « non, je ne t’emmène pas aussi près, je vais perdre du temps ». « S’il te plaît, je suis vraiment en galère, je te paierai un peu plus ».

Nerfs à vif, générosité et solidarité

Cette générosité est une caractéristique de la période du ramadan. « On essaie de se laver des erreurs que l’on a pu commettre dans l’année, on est plus généreux et plus attentionné », me résume un ami. C’est aussi cette versatilité des sentiments et des réactions qui peut parfois surprendre. Lors des matchs de foot, qui se jouent uniquement une heure avant la tombée de la nuit pour pouvoir boire et manger une fois la séance de sport terminée, la tension est palpable. La moindre sortie de balle est contestée et le moindre contact entre deux joueurs donne lieu à une dispute explosive. Les nerfs sont à vif, mis à l’épreuve par la fatigue, la soif et la faim. Quand s’achève le match, il n’y a pas de prolongation comme d’ordinaire mais les accolades rappellent que les disputes ne sont qu’un mauvais souvenir. Ensuite, pas un ne s’attarde et chacun file vite chez lui pour célébrer en famille la rupture du jeûne. 

Soucieux de m’adapter, je ne bois pas non plus pendant le match et le soleil déjà brûlant de la fin du mois de mai commence à peser sur mon organisme pas habitué à fonctionner sans eau par ces températures élevées. Je livre un soir une prestation catastrophique sur le terrain, les jambes sciées par la chaleur. Chambreur et malicieux, mon coéquipier Nabil me tape sur l’épaule à la fin du match avant d’éclater de rire : « Ha Marc, tu n’étais pas en forme aujourd’hui, je ne savais pas que tu observais le jeûne, toi aussi ! » J’aime quand les disparités culturelles font ainsi l’objet de plaisanteries simples et apaisantes… même si j’aurais préféré être meilleur sur le terrain !

Entre cette tension et cette générosité, il y a aussi cet élan de solidarité. Traditionnellement, les Tunisiens sont gourmands en formules de politesse : « que Dieu te garde », « que la paix soit avec toi, « que tu vives », etc. Passé seize heures, une autre est systématiquement intégrée pendant le ramadan : « chahya tayba », « bon appétit » en dialecte tunisien car il est acquis que tous ceux croisés mangeront bientôt. Le message m’est aussi adressé, tant pis si je ne suis pas pratiquant, j’habite à Sidi Daoud, un quartier populaire de la banlieue de Tunis sans expatrié, je fais donc partie du décor. Un décor dans lequel je glisse avec des yeux observateurs, curieux et parfois incrédules. Il s’agit, avant toute considération politique, raciale, religieuse ou culturelle, d’un moment de fête. Une fête aux codes certes difficiles à s’approprier pour un non-initié, mais une fête basée sur les retrouvailles avec l’humain. L’humain qui redevient un individu important et considéré, peu importe son statut social et ses réussites financières. C’est en quelque sorte, une mise à nu de l’individu qui permet de se rapprocher des fondements de cette religion et qui apporte un message de paix, de fraternité et de solidarité. Quand, début juin, le rond-point redevient cacophonique et les insultes fusent à nouveau entre les chauffards pressés, la réouverture des terrasses des cafés et du rayon alcool du Carrefour compensent mal le climat apaisé ressenti lors des quatre semaines précédentes.

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Texte: 
Marc Nouaux

Illustration: 
Mélissa Pollet-Villard

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