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Ma ferme à Singapour

Société

Singapour    //   Expérience

Quitter la ville pour s’installer à la campagne, c’est le grand projet bobo par excellence. En temps de confinement et de travail chez soi, voici le sujet soudain redevenu d’actualité. Je peine encore à croire que moi, la plus citadine d’entre toutes, ai fait le grand saut. Quitté mon penthouse bien aimé en haut de ma tour en plein centre de la ville de lumière. Dégringolé tout en bas, dans une vieille maison coloniale enfouie au milieu des herbes, des serpents et des moustiques. La chute est verticale, radicale. À Singapour, celle-ci peut s’opérer en quelques minutes. Ici tout est laboratoire du petit :  pays minuscule, courte histoire, territoire limité. À cinq kilomètres à peine de ma vie urbaine parfaite, lissée, organisée au millimètre, je démarre une vie campagnarde semée de découvertes déroutantes.

Retour sur ce changement inouï, un an plus tôt exactement.

Les premiers jours se passent dans une sorte d’accélération du temps, un tourbillon d’allers et retours entre la grande tour de contrôle du cœur de la ville et la forêt aux secrets perdus.

Il faut faire vite. Le confinement approche, tous les signaux sont au rouge, mon homme, claustrophobe, menace très sérieusement de se jeter du 30e étage si nous restons prisonniers de notre immeuble de verre. La course contre la montre est déclenchée. Des déménageurs sont appelés dans l’urgence, le devis négocié entre deux volées de cartons déjà expédiés dans l’ascenseur. En quinze ans de vie dans les hauteurs de la mégapole, mes arbres autrefois arbrisseaux se sont élancés avec confiance, prenant le ciel d’assaut depuis notre rooftop. À l’heure de la sortie, mes manguiers, citronniers, goyaviers et autres figures tutélaires de mon balcon exotique, après moult conjectures (comment faire sortir des arbres de 3m30 de haut dans un ascenseur de 2m20…) attendent vaillamment sur le parking. Je leur chuchote des mots de réconfort : Vous allez rejoindre votre sanctuaire naturel, votre royaume, bientôt vous prendrez racine dans la terre. Fini ces pots castrateurs, dans quelques heures, vous serez réunis avec vos frères et sœurs de la forêt merveilleuse.

Dénicher une maison coloniale à Singapour est à la fois une chance et un exercice périlleux. Il en reste peu, cinq cents tout au plus, le cout du terrain, rare et cher dans la ville-état, justifiant qu’on y privilégie l’édification de grandes tours pouvant s’élever jusqu’à soixante-dix étages pour y loger une population en constante expansion. À la place d’une seule de ces imposantes propriétés, on peut en effet loger près d’un millier d’individus. Ces maisons qui résistent à la destruction se font donc chaque année plus rares. Elles témoignent discrètement d’une histoire pas si ancienne, lorsque l’île n’était encore qu’un comptoir et que les colons anglais y faisaient construire des logements de prestige pour leurs officiers, juges ou propriétaires de plantations dans les années 1920-1930. Uniques en leur genre, elles sont reconnaissables au premier regard, par cette architecture néo-Tudor si british qui s’est admirablement fondue dans la jungle équatoriale. Chacune d’entre elles, avec sa disposition grandiose conçue pour les réceptions, son aménagement astucieux prévu pour l’hébergement des écuries et du personnel, son parc naturel souvent immense, préservant efficacement les heureux résidents des curieux, incarne l’héritage patrimonial d’une époque révolue. Ces découvertes se méritent. Il faut savoir se hasarder et se perdre dans les forêts, gardiennes de ces demeures au charme intemporel, pour découvrir leurs beautés jalousement cachées. Arches majestueuses, élégants piliers revisitant les pilotis d’Asie, fenêtres délicatement ciselées dans des coursives en enfilades, tout rappelle la nonchalance de la vie tropicale. Touche finale et signature iconique, des persiennes de bambou sobrement peintes de noir et de blanc, rappelle l’origine de leur nom, les Black and White.

Ma première tâche consiste à faire planter mes précieux arbres dans la terre ferme, la veille de mon déménagement. Érigés au cœur de cette riche jungle exotique, ils paraissent maintenant ridiculement petits. Autour de moi, les bruits indistincts laissent deviner un monde peuplé de créatures hostiles. La corvée terminée, je fais un dernier tour du propriétaire dans ces lieux encore abandonnés, non sans une certaine appréhension car la maison est grande, trop grande même. Un dédale de chambres, de cuisines et de salles de bains, toutes dans un style délabré qui dut connaitre sa grandeur au siècle dernier. Une odeur terrible de grand-mère se dégage des lieux (pas vraiment une odeur de brioches ni de Ricoré, plutôt un parfum de renfermé et de moisissure), la maison n’étant plus habitée depuis longtemps.

Avant de repartir, je décide de retourner sur mes pas et dire au revoir, à demain plutôt, à mes arbres adorés et tout juste plantés. Je me fige sous le choc. Un carnage m’attend. Les oiseaux ont dévasté mes trésors, cisaillé férocement les branches une à une, faisant méthodiquement tomber chaque goyave, mangue ou citron, les piquant de mille coups de bec pour finalement les piétiner de rage, leur saveur n’étant visiblement pas à leur gout. Je contemple sans voix cette boue exotique dont déjà les vers se délectent. En seulement quelques minutes, ces sauvages volants ont anéanti dix ans d’efforts et de soins minutieux.

[…]

Article complet au format papier dans Mayonèz Mag Nº6. Retrouvez tous les aperçus d’articles de Mayonèz Mag dans la section Archives.

Texte et Photographie: 
Corinne Rousset

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UN PAS DE CÔTÉ DANS LES MÉTROPOLES DU MONDE

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