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L’enfant parfumeur

Société

Asie   //   Expérience

Les vocations sont mystérieuses. Un détail, une musique, une vision, et voilà la machine du destin humain lancée. Parfois, c’est un champ de fleurs, le sillage parfumé d’un charriot d’épices ou d’une élégante passante, qui décident de l’itinéraire d’un futur nez. À l’instar de l’apprentissage d’une langue étrangère, fait de la connaissance des éléments, de règles de conjugaison et de pratique régulière pour atteindre une fluidité idéale, il est préférable de débuter tôt dans l’art de la parfumerie, avant que les gouts et l’odorat se forment, avant de devenir insensible ou formaté aux senteurs du monde. Itinéraire d’un enfant gâté par ses sens.

Naitre au monde parmi les senteurs d’Asie

Mon goût pour les senteurs commence avec l’Asie. J’ai grandi à Singapour et passé mon temps à parcourir les terres aux alentours, mes parents cherchant toujours moyen de s’échapper de ce pays trop petit. Flashback quelques trente ans en arrière. L’année chez nous commence en février. Depuis et à chaque nouvel an chinois, mes premiers souvenirs de parfums émergent à ma mémoire. C’est un temps merveilleux : durant une dizaine de jours, je ne vais pas à l’école alors qu’aucune obligation familiale, aucune festivité pompeuse n’entrave ces journées de liberté. Dans mon quartier, c’est l’effervescence. Les familles chinoises endimanchées se rendent visite, munies des traditionnels paquets rouges cartonnés contenant une paire de clémentines, précieusement emballées.  On les choisit parfaites, magnifiques, gonflées de jus et de vitamines mais on ne les déguste pas. Elles trôneront sur de petits présentoirs, bien visibles dans les maisons, placées près des bougies, des lanternes et autres éléments de décor rouges, en signe de prospérité. Partout, pendant cette période si particulière, dans chaque foyer, dans chaque salle d’attente d’entreprise, ce même parfum frais d’agrumes vous accueille et vous rappelle à la tradition. Au fur et à mesure des jours, les écorces des mandarines se dessèchent et ajoutent une note plus élégante, plus chaleureuse aux intérieurs. C’est bientôt le signe de la fin des festivités. L’année peut donc commencer.

Dans la rue qui borde l’appartement où nous vivons, ce sont les fleurs de frangipanier qui signent nos premiers pas au dehors chaque matin. Je m’arrête souvent pour les cueillir, respirer leur parfum entêtant de vanille poudrée avant d’en disposer une dans les cheveux de ma petite sœur ou la boutonnière de mon uniforme. Elles fleurissent puis tombent, cycle incessant d’apparitions miraculeuses et de disparitions désastreuses.  Leur beauté évanescente et le charme de leur sillage m’inspirent de troublantes rêveries et éclairent souvent ma journée durant mes classes les plus ennuyeuses. À partir du mois de mars en revanche, sur le même chemin, une autre odeur, violente et impensable, vient se subsister à la première si douce, ont je ne sais si sa nature est d’ordre démoniaque ou protectrice tant le fruit qui la produit fait figure d’icône sacrée de la culture locale. Imaginez un effluve entêtant, nauséeux, poussant à la limite du vomissement, mais pour autant captivant car somme de mille arômes fruités qui jaillissent et assaillent vos sens au détour d’une ruelle. Ces fruits, énormes casques à pointe de la taille de grosses pastèques, sont entassés à la va-vite sur les tables de bois par les vendeurs de quartier, dans la hâte de profiter de la saison qui commence. Celle du durian. Leur forme inquiétante, faite de multiples piques et leurs arôme terrifiant attirent les flâneurs fascinés, moi y compris. Goûter et sentir ce fruit est une épreuve du feu pour les sens, dont on ne sort pas toujours indemne.

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Article complet au format papier dans Mayonèz Mag Nº7. Retrouvez tous les aperçus d’articles de Mayonèz Mag dans la section Archives.

Texte et Photographie : 
Corinne Rousset

Illustration : 
Jay Stoner

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UN PAS DE CÔTÉ DANS LES MÉTROPOLES DU MONDE

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